Mercredi 26 janvier 2011 3 26 /01 /Jan /2011 07:50

 

Le Journal d’un copiste a déménagé à l’adresse suivante :

 

http://www.francoisszabowski.com/

Par Francois Chabeuf
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Mardi 25 janvier 2011 2 25 /01 /Jan /2011 09:32

DEPUIS SON RÉTABLISSEMENT PSYCHOLOGIQUE ET SA RÉINSERTION DANS LE MONDE DU TRAVAIL, CLÉMENCE EST DEVENUE UN POTENTAT SANS CŒUR ET ME RÉDUIT À UN ÉTAT DE DOMESTIQUE ESCLAVE, MAIS JE PARVIENS GRÂCE À L’AIDE DE MON NOUVEL AMI JULES À TROUVER DE NOUVELLES FORMES D’EXPRESSION LITTÉRAIRE, DE FAÇON À POUVOIR CONTINUER À ÉCRIRE EN DÉPIT DE MON EMPLOI DU TEMPS CHARGÉ, ET L’ENTREPRISE EST COURONNÉE DE SUCCÈS PUISQUE JE RÉUSSIS À PUBLIER 4 NOUVELLES DANS UNE REVUE DE STANDING. IL SE CONFIRME DONC BIEN QUE J’AI DE TRÈS GRANDES COMPÉTENCES TECHNIQUES DANS LE DOMAINE DE L’ÉCRITURE DE LITTÉRATURE, MAIS JE RÉALISE AUSSI QUE MON ENFANCE PASSÉE DANS LA MISÈRE CONTRARIE MA MARCHE IRRÉSISTIBLE VERS LE SOMMET, AUSSI JE M’ÉCHINE DÉSORMAIS, EN PLUS DE MES TRAVAUX D’ÉCRITURE ET DE MÉNAGE, À RATTRAPER MON RETARD INTELLECTUELLO-CULTUREL PAR D’INTENSES SÉANCES DE LECTURE DE LIVRES. J’AI PAR AILLEURS, DANS LE MÊME ORDRE D’IDÉES, DÉCIDÉ D’UTILISER UN NOM DE PLUME PROPRE À DISSIMULER MES ORIGINES MODESTES AINSI QU’À STIMULER L’IMAGINAIRE DE MES LECTEURS : SI LES NOUVELLES, ELLES, SERONT ENCORE PUBLIÉES SOUS LE NOM DE FRANÇOIS CHABEUF, LE ROMAN ET MES ŒUVRES ULTÉRIEURES PORTERONT LE NOM DE FRANÇOIS SZABOWSKI, QUI ÉVOQUE LE RÊVE DES MONDES SLAVES, ET NE MANQUERA PAS DE M’APPORTER, TRÈS BIENTÔT, LA GLOIRE QUE JE MÉRITE.

Par Francois Chabeuf - Publié dans : Journal d'un copiste
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Lundi 24 janvier 2011 1 24 /01 /Jan /2011 08:47

Mon état physique ce matin au réveil, me confirme mes impressions de la veille, à savoir que la vodka est effectivement un alcool très rude, et c’est le front lesté, mon manche à balai oscillant dangereusement au gré d’une démarche hésitante, que j’ai rejoint à midi le petit restaurant où mon éditeur m’avait donné rendez-vous. L’établissement était minuscule et encombré d’une multitude de tables mobiles, qui se déplaçaient régulièrement d’un bout à l’autre de la pièce sur le sol glissant qui luisait, et scintillait, même, à la lumière de puissants néons qui m’ont forcé à garder en permanence une main en visière tandis que l’autre, brandissant le balai, régulait la circulation houleuse des tables au fur et à mesure de ma progression. J’ai poussé un cri de joie au sortir de la mêlée, en reconnaissant le visage inquiet de l’éditeur qui venait à ma rencontre au milieu des cris des autres clients, et je suis tombé dans ses bras, soulagé, tandis qu’il me menait à notre table. Il m’a fallu de longues minutes et plusieurs quignons de pain, réquisitionnés par l’éditeur auprès des responsables de l’établissement et qu’il m’a fait ingurgiter à la suite, pour que je m’habitue peu à peu au mouvement d’oscillation de la pièce, qui, l’éditeur l’a admis lui-même en souriant, était tout à fait déroutant. Je lui ai fait part rapidement, dans un hoquet, des résolutions que j’avais prises quant à mon pseudonyme, en lui parlant de la profonde influence qu’avait exercée les écrivains d’Europe de l’est sur mon art littéraire, ainsi que des fréquents séjours que j’avais fait là-bas durant mon enfance en contact avec la faune et la flore locales. Ce n’était donc pas une question de panache ni de tape à l’œil, mais tout simplement une question d’identité, et - ai-je ajouté, les yeux écarquillés, en pointant l’index contre ma poitrine - d’honnêteté par rapport à ce que j’étais VRAIMENT. Il m’a répondu, indécis, que c’était moi qui étais seul juge, mais que c’était vrai, maintenant que je le lui disais, il trouvait effectivement qu’il y avait dans mon écriture quelque chose d’indéniablement slave. J’ai hoché lourdement la tête et je lui ai annoncé ensuite la bonne nouvelle, à savoir que j’avais publié quatre textes dans une revue. Il était très heureux évidemment bien qu’un peu perplexe, car, dit-il, il ne me connaissait pas de tels réseaux, je lui ai répondu que j’avais beaucoup traîné dans les squares ces derniers temps et il a laissé échapper un petit rire. Il a été plus mitigé quand je lui ai appris - j’avais oublié de lui dire - que, afin d’éviter qu’il n’y ait d’amalgame avec le roman, j’avais préféré faire publier ces nouvelles sous mon ancien nom. Il a poussé des hauts cris et a dit que j’étais un abruti, puis il s’est repris et s’est excusé pour son langage, en me disant que c’était sans doute dommage que je n’aie pas su profiter d’une façon plus avantageuse et disons raisonnable de la conjoncture extrêmement favorable que représentait pour moi le fait de publier des nouvelles dans une grande revue à quelques semaines de la sortie d’un premier roman. Abruti était un mot comme ça, qui était sorti sans y penser et il ne fallait pas que je m’en offense et ce qui comptait c’était le roman mais je l’écoutais d’une oreille confuse car le rosé se mariait mal avec les souvenirs de la vodka de la veille et j’ai rebondi en lui demandant à quelle date justement le roman serait mis en vente, car c’était diable pour cela que je l’avais appelé. Il a commencé à me dire qu’ils avaient un peu de retard malheureusement et que rien ne serait prêt avant au moins un ou deux mois mais à vrai dire le pichet était vide, je déclinais, tout cela m’apparaissait très lointain et j’avais hâte de rejoindre l’appartement pour digérer toutes ces émotions. Nous nous sommes donc levés de table tout de suite après le café, que j’ai avalé comme un verre d’eau, et nous sommes sortis sur le trottoir, où l’oscillation générale propre au restaurant perdurait. L’éditeur, bienveillant, m’a porté sur son dos jusqu’au pied de mon immeuble car la fatigue était vraiment trop grande et m’avait ôté toutes mes forces, puis il m’a redonné mon balai, et, épuisé mais radieux, je lui ai serré vigoureusement la main. Il s’est éloigné d’un pas rapide, jetant régulièrement des petits coups d’œil derrière lui, et j’ai réussi finalement à pousser la porte de l’immeuble, avant d’entamer, vaille que vaille, l’ascension des escaliers.

Par Francois Chabeuf - Publié dans : Journal d'un copiste
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Vendredi 21 janvier 2011 5 21 /01 /Jan /2011 08:04

Ces périodes de grand froid ont usé la résistance de Jules, et il procède maintenant à ses exercices spirituels directement au bistro, où je l’ai retrouvé en fin de matinée. Il m’a appris, très heureux pour moi, que les responsables de la revue avaient décidé de publier quatre de mes nouvelles, et qu’ils avaient pu, à la dernière minute, les insérer dans le numéro qui sortait la semaine prochaine. J’étais très heureux moi aussi, et je maniais mon manche à balai avec assurance, car je savais que les éditeurs en lisant mes textes seraient emballés et n’allaient pas tarder à me proposer des contrats juteux qui me feraient enfin sortir de la misère, mais Jules restait soucieux, et, tout en admettant que s’ouvrait pour moi un avenir doré, m’a confié que, si les textes lui plaisaient, il avait beaucoup de réserves en revanche concernant le nom de plume que je m’étais choisi. Je lui ai répondu que je n’avais rien choisi, et que François Chabeuf était mon véritable nom, qu’il sentait bon la France et que je n’en avais pas honte. J’étais très fier d’être Français car la France était un grand pays qui avait inventé les droits de l’homme et la francophonie mais Jules m’a interrompu en faisant la grimace et m’a expliqué que ce n’était pas une question de fierté, mais de poésie. Pour vendre beaucoup de romans et amasser des gains, il ne suffisait pas d’écrire de bons livres. Il fallait aussi faire rêver le lecteur - que le nom de l’auteur, le titre du livre et l’objet lui-même lui donnent l’impression qu’il allait s’évader, s’aérer, découvrir de nouveaux horizons. François Chabeuf, d’après lui, n’était pas assez vendeur, et il était primordial, si on voulait devenir un grand écrivain, de choisir un bon pseudonyme. Connaissais-je des écrivains qui s’appelaient Jean-Louis Mougeot ? Patrick Lambert ? Yves Roux ? Non. Il fallait faire rêver, il fallait quelque chose qui sorte de l’ordinaire, fasse référence à un « ailleurs », je l’écoutais en hochant la tête et nous nous sommes mis tout de suite à chercher ensemble. Cela pouvait être la France éternelle du temps passé, avec François de la Chaboverie ; cela pouvait être l’étranger, l’aventure, les plaines sauvages de l’ouest américain avec Frank Chabson ; Francesco Cabovini pouvait évoquer, lui, l’amour et le soleil et me gagner ainsi un large public féminin ; on pouvait sinon faire référence aux mystères de l’âme slave - très porteur en littérature - avec Tchabovenko, Szabowski, et soudain Jules a frappé du plat de la main sur le comptoir, car il venait de se souvenir de mon enfance passée au milieu des ours, symbole de la Russie !, il y avait là un pont avec le monde slave, ça semblait évident et il m’a demandé, enthousiasmé, ce que j’en pensais. Je lui ai répondu, tremblant d’émotion, qu’il était sans doute meilleur juge que moi, mais que, d’un point de vue de copiste, Szabowski me plaisait beaucoup car le z, le w et le k étaient de très belles lettres à écrire et donnaient c’est vrai du relief à mon nom. Je m’imaginais déjà en train de former ces lettres sur les livres lors des séances de dédicaces, une foule attendant devant moi, et Jules, emballé, a commandé une nouvelle tournée pour célébrer mon baptême. François Szabowski… C’était très beau, indéniablement, et pendant que Jules me parlait des auteurs d’Europe de l’est et de la magie de la steppe en faisant de grands gestes, je savourais en silence le cruchon de vodka qu’il avait commandé pour l’occasion. Je n’avais jamais bu de ce breuvage et j’étais très intéressé. L’alcool était fort, tonique, rude, sans chichis, je me perdais dans les songes et je me suis réveillé quelques heures plus tard allongé dans le lit, brumeux mais heureux, Clémence était à côté de moi à mon chevet, une bassine sur les genoux, et me souriait. Je lui ai souri à mon tour, j’ai voulu me redresser pour l’embrasser et lui faire partager mon enthousiasme, mais elle m’a repoussé gentiment vers le lit, et m’a dit, d’une voix douce, qu’il valait mieux que je dorme.

Par Francois Chabeuf - Publié dans : Journal d'un copiste
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Jeudi 20 janvier 2011 4 20 /01 /Jan /2011 09:24

J’ai eu mon éditeur aujourd’hui au téléphone, il sortait d’une séance de musculation avec d’anciens collègues, et il m’a dit, légèrement essoufflé encore, que si j’avais des questions à lui poser nous pourrions parfaitement nous retrouver en début de semaine prochaine pour déjeuner, il connaissait un restaurant dans une petite rue de mon quartier qui avait du très bon rosé, je lui ai demandé si le repas serait offert, il m’a répondu avec un petit rire que c’était bien entendu la maison qui régalait et nous nous sommes mis d’accord pour 13h. J’ai été soulagé et j’ai pu reprendre ma lecture, que j’avais interrompue exceptionnellement pour cet appel d’importance, décidant de laisser l’écriture de côté pour aujourd’hui. J’ai passé la journée à faire le point, entre ménage et lecture, et à me détendre pendant de longs moments avec Clémence qui, victime d’un refroidissement, avait pris un congé pour soigner son mal et est restée toute la journée allongée sous la couette. Le chat Roger était inquiet de la présence - inhabituelle en journée - de Clémence dans l’appartement, et n’a pas osé sortir de son panier en haut de la bibliothèque. Il a sans doute bien fait, car Clémence est un être fragile, mentalement ambigu, sujet aux humeurs et autres voltefaces, et si elle se montre parfois tendre avec l’animal lorsque celui-ci est immobile et silencieux, elle continue, en dépit de mes protestations, à le châtier sans la moindre pitié par de longues séances de douche à chaque fois qu’il laisse échapper le plus petit miaulement. Son attitude envers moi connaît les mêmes revirements inattendus, et, après plusieurs semaines d’esclavagisme inhumain, elle s’est montrée aujourd’hui avec moi, sans doute légèrement amoindrie par la maladie, d’une tendresse surprenante, et, en me voyant passer l’éponge sur la tringle à rideaux et la serpillère sur les cloisons, m’a dit que je n’étais pas obligé de laver tous les jours l’appartement de fond en comble. Il suffisait de le maintenir en ordre au jour le jour, de nettoyer au fur et à mesure. En un mot, j’étais beaucoup trop zélé à son goût, et la baignoire par exemple n’avait pas non plus besoin d’être récurée quatre fois par semaine. Je lui ai répondu, hautain, que faire le ménage à moitié n’était pas du travail, mais que c’était elle qui décidait et que je ne me le ferais pas dire deux fois. J’ai passé le reste de la journée au lit, un livre à la main et Clémence sur l’épaule.

Par Francois Chabeuf - Publié dans : Journal d'un copiste
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Mercredi 19 janvier 2011 3 19 /01 /Jan /2011 17:33

Labeur, développement personnel, et don de soi à la communauté, à travers les tâches domestiques que j’exécute au profit de Clémence, ma vie depuis quelques jours est un modèle pour la société et je m’en félicite : mon travail d’écriture se poursuit à belle allure, j’ai déjà découvert tout un pan de la littérature mondiale par l’intermédiaire de mes lectures intensives, et l’appartement, quant à lui, n’a jamais été aussi propre. Clémence, bien sûr, trouve toujours quelque chose à redire, et, tout en exprimant son admiration pour ma hargne, se demande si ma consommation massive de stimulants à base de bière et autre caféine, accompagnée de nuits courtes, ne risque pas un jour de nuire non seulement à ma santé mais aussi à la qualité de mon travail. Elle a un regard perplexe également devant les piles de livres qui s’entassent dans mon bureau, et m’a dit avoir remarqué sur mon visage des mouvements de contraction incontrôlés qu’elle assimile à une forme de surmenage, quand j’y vois au contraire le signe d’un corps en éveil, ce que m’a confirmé ma dernière visite à Jules, à qui je suis venu apporter ma nouvelle fournée de textes. Il a à nouveau écarquillé les yeux en hochant la tête après en avoir lu quelques-uns, on aurait pu croire qu’il avait l’air un peu effrayé si un léger sourire ne pointait pas à ses lèvres, mais il m’a dit finalement que c’était très intéressant et qu’il allait les transmettre au plus vite aux responsables de la revue, car le prochain numéro était justement en phase de réalisation. J’avais joint un RIB à ma liasse de feuillets, mais il me l’a rendu, hilare, en me disant que les textes publiés dans les revues ne faisaient l’objet d’aucune rémunération. J’étais sur le point de lui reprendre les feuillets, atterré, mais il n’a pas voulu lâcher et m’a expliqué qu’il ne s’agissait pas de ma part d’un don, mais d’un investissement pour l’avenir, car la publication dans une revue était une passerelle, qui permettait à l’auteur d’accéder à une publicité auprès des offreurs d’emploi qu’étaient les éditeurs, et qui, derrière les apparences d’un travail gratuit, représentait donc en réalité une promesse de gains futurs. J’ai hoché la tête, impressionné de découvrir ainsi peu à peu les rouages d’un univers professionnel complexe et atypique, qui jusqu’à une date récente était pour moi une terre inconnue, et nous avons finalement levé nos canettes à la santé de ma réussite, car, disait-il, publier des nouvelles dans une revue d’importance juste avant la sortie d’un premier roman était une conjoncture extrêmement favorable, et il m’a demandé à ce propos pour quelle date exactement était prévue la sortie de mon roman. J’ai été saisi d’effroi en réalisant que je n’avais eu aucune nouvelle de l’éditeur - obnubilé que j’ai été ces mois derniers par les histoires de déménagement de Clémence -, et je l’ai quitté précipitamment pour aller tirer cette affaire au clair.

 

NOTE : POUR LIRE LES TEXTES DU COPISTE, SUIVRE LE LIEN « LES LIVRES OUBLIÉS DU COPISTE » DANS LE MENU « EN SAVOIR PLUS SUR LE COPISTE ».

 

Par Francois Chabeuf - Publié dans : Journal d'un copiste
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Mardi 18 janvier 2011 2 18 /01 /Jan /2011 09:19

Clémence par le passé m’a déjà plusieurs fois fait comprendre que mon niveau intellectuel était inférieur à la moyenne des nantis, et Jules, hier, avec plus de savoir-vivre et je dirais de tendresse, m’a, lui, fait réaliser à quel point mon niveau culturel était bas. J’ai beaucoup de retard, je le sais, et si jusqu’ici mes origines modestes et mon parcours d’homme simple ne m’avaient jamais porté le moindre préjudice dans l’exercice du métier de copiste, il semble en revanche que la pratique du métier d’écrivain nécessite tout un nombre de connaissances culturelles, dont l’absence risque de me nuire si je veux grimper rapidement les échelons de cette filière professionnelle. Il va donc falloir, parallèlement aux travaux domestiques que m’inflige Clémence, non seulement que je poursuive le travail d’écriture, mais encore que je m’efforce de rattraper mon retard culturel. Je n’ai pas le choix. Je n’ai pas tardé hier et je suis retourné à la bibliothèque de mon quartier afin d’obtenir tous les livres dont Jules m’avait dressé la liste, mais aussi une dizaine d’autres, que le bibliothécaire a choisi à partir de l’échantillon de Jules, et j’ai cessé désormais de me laisser aller au farniente et à la douceur des choses, car le temps file et la vie de l’homme est désespérément courte. Je lis donc maintenant toute la journée, de longues heures pendant les phases de lecture en tant que telles, mais aussi à tout moment de la journée, pendant les tâches de ménage que j’exécute d’une seule main, tout en faisant la cuisine, les courses, sous la douche ou en sciant du bois : je ne gâche pas une seule seconde de mon temps, et j’avance relativement vite puisque j’arrive ainsi à lire une dizaine de livres par jour. Il n’y a en définitive que quand j’écris que je cesse de lire, ce qui me permet de me reposer tout en travaillant. Je suis parvenu maintenant à une certaine forme de dextérité mentale, qui me rend en outre capable, quand Clémence rentre le soir, de ne pas interrompre ma lecture pendant que je parle avec elle. Cela l’a étonné au début, mais elle comprend ma volonté de m’élever socialement et cela ne la gêne plus maintenant que je continue à lire quand nous nous embrassons. J’écoute aussi la nuit, allongé dans le lit, au casque, des livres lus à haute voix enregistrés sur un baladeur numérique, mais malheureusement je finis toujours par m’endormir et une grande partie du texte m’échappe. C’est dommage, mais ce n’est pas non plus si grave. Je remets les bouchées doubles le lendemain.

Par Francois Chabeuf - Publié dans : Journal d'un copiste
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Lundi 17 janvier 2011 1 17 /01 /Jan /2011 08:42

Je suis retourné voir Jules dans le square ce matin, et j’étais de si bonne humeur que j’ai essayé de l’accompagner dans ses exercices spirituels, en vain, car la chose demande une patience folle que je n’ai guère pour cela et je suis rapidement reparti m’asseoir, mes deux bières à la main, le temps qu’il finisse ses mouvements d’ouverture de l’âme. Je lui ai donné ensuite, impatient, les textes que j’avais écrits ces derniers jours, et il m’a dit, après une lecture attentive, qu’ils étaient très bien et qu’il trouvait très drôle le choix de l’échantillon que je lui avais apporté : Barbara Cartland, Anny Duperey, Jean d’Ormesson, Sim, Christian Signol, tout cela l’a fait beaucoup rire, même s’il m’a dit qu’il avait beaucoup de respect pour ce dernier, qui était un ami de son père. Il a hoché la tête un long moment, puis il m’a dit que c’était fascinant, parce qu’on ne reconnaissait pas du tout Barbara Cartland. C’était bien sûr son univers, mais traité d’une si étrange façon et j’ai voulu aussitôt protester parce que je trouvais au contraire que j’avais été particulièrement fidèle au souvenir que j’en avais et que jamais je n’aurais voulu trahir ni altérer quoi que ce soit, mais il m’a répondu très vite que c’était ça au contraire qui était intéressant. Il m’a dit que les responsables de la revue seraient eux aussi enthousiasmés, mais que, à son avis, et il a marqué une hésitation, il valait mieux que, parmi les textes dont je disposais, je choisisse peut-être ceux avec lesquels je n’étais pas dans un rapport de distance ironique, mais des livres, ou des auteurs que j’aurais vraiment admirés. Je lui ai rétorqué, inquiet car diable je sentais qu’il allait falloir tout reprendre à zéro, qu’il se trompait et que j’admirais beaucoup les livres dont ces textes étaient tirés, mais il m’a répondu en riant qu’il y en avait peut-être d’autres, je me suis mis à balbutier et j’ai fini par lui demander, gêné, s’il ne pouvait pas me donner des exemples. Il a haussé les sourcils et je lui ai expliqué en riant qu’à cause de mes problèmes de mémoire, je ne me souvenais plus parmi tout le fatras de textes qui traînaient dans mon bureau, lesquels m’avaient plu ou déplu, pour moi c’était du pareil au même, et que, peut-être, s’il me donnait quelques exemples, cela me reviendrait en tête ou en tous cas m’aiderait à faire le tri, je ne savais pas, il a éclaté de rire à son tour et m’a donné, hilare, toute une série de titres, assortis du nom des auteurs, que je notais au fur et à mesure sur mon cahier, en lui demandant de m’épeler les noms étrangers, parce qu’ils étaient assez nombreux et que, lui ai-je avoué en rougissant, je ne parlais que le français. J’ai relu attentivement la liste, et je lui ai dit, tout en tapotant pensivement mon manche à balai contre le sol, qu’effectivement certains noms me revenaient maintenant, petit à petit, et que ce problème de mémoire était vraiment complètement dément. Il a éclaté de rire à nouveau et nous avons trinqué gaiement, nos lèvres étaient luisantes de bière, je me suis mis à entonner des chansons de mon pays d’une voix de fausset et je voyais aux yeux grand ouverts qu’il avait en me regardant, moi, mon cahier, mon balai, que Jules avait pour moi beaucoup de respect et qu’une amitié solide était en train de naître.

Par Francois Chabeuf - Publié dans : Journal d'un copiste
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Vendredi 14 janvier 2011 5 14 /01 /Jan /2011 07:42

Je suis revenu de la laverie à 8h45 et je me suis lancé aussitôt dans le travail d’écriture. Ma technique de lecture, comme je l’ai dit hier, est très au point car j’ai vraiment eu du mal à me souvenir de quoi parlait le livre. J’ai dû relire la quatrième de couverture, parcourir les pages au hasard à la recherche d’un passage qui ferait tout à coup remonter un souvenir plus vif, je relisais aussi une phrase par-ci par-là, et peu à peu, en regroupant tous ces indices, une image plus complète a fini par se former dans mon cerveau. Je voyais bien l’héroïne qui s’était apprêtée pour la grande soirée, et elle avait une discussion avec un militaire avec qui elle était liée il me semble, et qui était très élégant lui aussi. Je ne me souvenais plus des tenants et des aboutissants bien entendu, mais il me semblait bien qu’il y avait eu un moment comme ça, dans une sorte de grande chambre (c’était un récit du temps passé, avec des lustres et des longues robes, etc.), où les deux personnages avaient eu une discussion, et si je ne savais plus sur quoi elle portait je voyais bien à peu près de quoi il était question entre les deux, et j’avais largement de quoi écrire une petite page. Les mots que je mettais dans leur bouche n’étaient pas exacts évidemment car il ne s’agissait pas de copier le texte d’origine !, mais seulement le souvenir que j’en avais conservé, et je dois dire qu’au bout d’une heure j’ai abouti à une scène de presque une page (en sautant des lignes pour gagner du volume) dont j’étais très content, et qui était très fidèle à l’image qui m’était restée de ce moment de l’histoire qu’avait décrit l’auteur dans son livre. J’étais fier de moi et je bouillonnais, heureux de me plonger à nouveau dans le travail et de mettre mes compétences de copiste au service d’une tâche à accomplir. Je regardais par la fenêtre les passants qui se pressaient dans le froid sur le chemin de leur travail et je me sentais à nouveau appartenir à cette grande famille des travailleurs, qui prouvent chaque jour, l’échine solide, qu’ils ne sont pas des larves et qu’ils méritent de porter le nom d’homme. J’étais sur une bonne dynamique, et, à la fin de la journée, après avoir entretemps récuré la baignoire, décapé le four, battu les tapis dans la cour et passé un coup d’éponge sur le plafond, j’avais déjà écrit cinq autres textes. Clémence est rentrée excitée comme une puce parce que son chef avait décidé de lui confier le dossier des aspirateurs Pluchard et cela voulait dire qu’on lui faisait confiance, nous sommes allés fêter nos réussites respectives au restaurant indien en bas de chez nous et l’humeur était gaie, l’humeur était belle, nous nous sommes endormis dans les bras l’un de l’autre, un sourire de bien-être accroché au visage.

Par Francois Chabeuf - Publié dans : Journal d'un copiste
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Jeudi 13 janvier 2011 4 13 /01 /Jan /2011 07:56

Ces deux dernières semaines, depuis mon arrivée à Paris, furent des temps obscurs, confus, j’en ai conscience, pleins de fausses pistes et d’agitation vaine, et s’apparentent pour moi à une période de chaos. J’ai l’impression d’avoir perdu le fil, tout part dans tous les sens et j’ai du mal à m’y retrouver. J’ai besoin, décidément, de me remettre au travail, je le sens. Bien sûr, le projet dont m’a parlé Jules, consistant à écrire des textes courts à partir de mes lectures, qu’il se proposerait ensuite de publier dans une revue, est très problématique, puisque nous nous sommes mal compris et que non seulement je n’ai pas encore écrit ces textes, mais en outre je n’ai en réalité lu aucun livre depuis vingt ans - le volume total de mes lectures doit s’élever tout au plus à sept ou huit livres, en incluant Blanche Neige et les sept nains, mon premier livre, que mes parents m’avaient offert pour mes onze ans dans un album Mickey, et La légion saute sur Kolwezi que me lisait mon voisin Jean quand nous allions dans la forêt. Mais, aussi périlleuse soit-elle, il s’agit là d’une offre d’emploi, et il est hors de question pour moi, évidemment, de refuser cette proposition. Il s’agirait de plus de textes courts, et comme mon temps m’est compté depuis que Clémence m’a transformé en esclave domestique, c’est à vrai dire une formule idéale, puisque l’écriture de ces textes pourra aisément s’intercaler entre les tâches ménagères. Je me suis donc rendu aujourd’hui à la bibliothèque de mon quartier et j’ai demandé conseil au bibliothécaire pour orienter mes lectures, car il va de soi que comme je ne suis pas un menteur, je vais devoir d’abord lire ces livres, puis les oublier, avant de pouvoir me lancer dans la rédaction. J’ai expliqué au jeune homme taciturne de l’accueil, qui m’écoutait les yeux grand ouverts, que j’avais besoin qu’il m’indique des livres pour adultes qui faisaient partie des classiques du genre de la littérature de roman, et qui en même temps devaient être modernes et populaires tout en étant pointus, ses yeux ont roulé dans leurs orbites le temps d’un silence, puis il a sorti des rayons une dizaine de grands livres que j’ai emportés dans un sac à dos et que j’ai posés en pile dans mon bureau à côté de ma table. Je les ai triés par ordre alphabétique et je me suis mis immédiatement au travail, en m’efforçant de ne pas m’arrêter aux détails et de lire le plus vite possible, afin d’emmagasiner en moi le maximum de littérature dans le peu de temps qui m’était imparti. Mon rythme cardiaque s’accélérait et la sueur ruisselait sur mes joues mais la lecture avançait bien, à la fin de la journée j’avais lu quatre livres, et on peut dire que c’était du beau travail, puisque, quelques heures plus tard, j’avais déjà du mal à me souvenir de quoi ils parlaient - lire les mots les uns à la suite des autres prenait suffisamment de temps comme ça, et je n’avais pas toujours eu le temps de former des images dans ma tête au fur et à mesure de la lecture ; il fallait que j’aille vite. J’ai dû m’interrompre malheureusement à 17h, j’ai passé deux heures à astiquer les poignées de portes et les plinthes avant de faire la cuisine, et quand Clémence à 20h à son retour a découvert émerveillée un plat fumant de lentilles sur la table de la cuisine, il y a longtemps que je dormais, épuisé, le chat Roger blotti entre mes jambes.

Par Francois Chabeuf - Publié dans : Journal d'un copiste
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Mercredi 12 janvier 2011 3 12 /01 /Jan /2011 09:08

Je me suis levé ce matin dans un état de fatigue alarmant, et j’ai eu beau m’installer à mon bureau dès l’aube, je dois avouer que j’ai fait intellectuellement du surplace. L’âme en peine, je me suis rendu en milieu de matinée dans le square derrière la gare où j’ai retrouvé Jules. Il venait de terminer ses exercices spirituels et nous avons sorti nos boissons. Nous avons parlé d’art, évidemment, partageant nos expériences et nos visions, et cela m’a fait un bien fou de discuter avec un pair. Il a l’air beaucoup plus expérimenté que moi dans le métier d’artiste, mais la bière facilite les échanges intellectuels et je me sentais à l’aise. Je lui ai parlé de la façon dont j’envisageais le métier d’écrivain, à l’aune de ma formation de copiste, mon refus des mensonges et des inventions, et mon souci de coller à la vérité authentique contenue dans notre cerveau par l’intermédiaire de la mémoire, et des problèmes actuels que je rencontrais avec l’écriture du second roman, où la mémoire, justement, me faisait défaut. Il a paru très surpris, et admiratif, que j’aie pu bâtir un roman à partir de l’histoire de cette journée que j’avais passée avec mes parents dans leur pavillon pour un repas de famille - encore plus qu’un éditeur se soit montré désireux de le publier - et m’a posé plusieurs questions sur mes influences. J’ai froncé les sourcils, et il m’a demandé, en précisant sa pensée, quelles lectures m’avaient influencé, quels auteurs, et j’étais bien en peine de lui répondre car de fait il ne me semblait pas avoir lu un livre en entier depuis l’époque du collège, et j’ai mentionné Zola, Victor Hugo, et Lamartine, sur lequel, je me souviens, j’avais fait un exposé. Il m’a demandé, interloqué, si je n’avais pas lu autre chose et il m’a cité plusieurs écrivains obscurs dont je n’avais jamais entendu parler. Je ne voulais pas être en reste, bien sûr, et trahir sa confiance, aussi j’ai dû admettre que je les avais lus, cela allait de soit, mais que je ne m’en souvenais absolument pas et j’ai rebondi sur ce problème de la mémoire, justement, qui me faisait défaut de plus en plus et me bloquait, littéralement, pour l’écriture de mon nouveau roman. Ma confession l’a rendu songeur, et il m’a dit qu’il n’était jamais facile de reprendre l’écriture après un premier roman, mais qu’à vrai dire mon rapport à la mémoire rendait, d’après lui, mon cas assez intrigant. Notamment ce fait, absolument incroyable, que j’avais oublié tous ces livres, que j’avais pourtant lus, et qui certainement avaient dû me marquer. Je lui ai dit que c’était vrai, que c’était fou, qu’il me restait peut-être une ou deux images, comme ça, une vague atmosphère, mais j’étais incapable de raconter de quoi parlait le livre. Si on me demandait, comme à l’école, de retranscrire sur une feuille de papier toute la somme de souvenirs qu’il me restait du livre, il n’y aurait même pas eu de quoi remplir une page ! C’était incompréhensible. Et c’était même ce que je faisais ! Je me battais, je luttais pied à pied contre l’oubli, régulièrement, en m’efforçant, stylo à la main, de me souvenir de ces livres que j’avais lus, je jetais sur la feuille dont ce dont je me souvenais, scènes, ambiances, personnages, je triturais dans un sens puis dans l’autre pour me souvenir, je me torturais et j’essayais même, à partir de ces morceaux épars, de rebâtir une histoire !, mais c’était en vain, les textes s’accumulaient dans mon bureau et la mémoire, elle, ne revenait pas, j’avais peut-être une maladie et en tous cas, comme il pouvait le voir, cela m’handicapait, me ralentissait dans mon travail, et m’avait empêché, pour l’instant, de percer. Jules a hoché la tête en silence, soudain absorbé, puis, tout en me tendant une autre bière, il m’a dit, les yeux plissés, qu’il aurait été très curieux de pouvoir lire ces petits textes que j’écrivais à partir de mes souvenirs, pour lutter contre l’oubli, et qui, lui avais-je dit, s’accumulaient dans ma chambre. Je lui ai répondu, écarlate, que ce n’étaient que de petites scènes, des petits tableaux, comme ça, des gribouillages en quelque sorte, et qu’en réalité ça n’avait pas le moindre intérêt pour un tiers. Mais Jules a remué la tête avec ostentation et m’a répondu que ce n’était pas si banal que ça, et qu’à son avis c’était là un travail très intéressant sur le rapport entre mémoire et lecture. Il avait hâte de le lire, et il a ajouté qu’il connaissait en outre les rédacteurs d’une revue qui étaient à la recherche de nouveaux auteurs et de textes courts, et que mes textes peut-être pourraient les intéresser. Il m’a demandé si je pourrais lui en amener quelques-uns, je lui ai répondu Bien sûr et que ça ne posait aucun problème, j’allais malheureusement être très occupé dans les jours qui viennent, ce ne serait pas avant lundi ?, il a agité les mains en signe d’acquiescement, il avait l’air très content et j’avais très chaud, il était tard à vrai dire et nos bières étaient vides, nous nous sommes souhaités une bonne journée, et j’ai filé tout de suite à l’appartement pour prendre une douche et faire un peu le point.

Par Francois Chabeuf - Publié dans : Journal d'un copiste
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Mardi 11 janvier 2011 2 11 /01 /Jan /2011 11:24

La discussion que j’ai eue l’autre jour avec Clémence dans la salle de bains au sujet du ménage m’a glacé le sang. Je n’ai eu d’autre choix, cependant, que de passer le week-end à ranger l’appartement de fond en comble, pendant que Clémence se reposait dans le lit en épluchant des dossiers, et je n’ai pas eu une seule seconde à moi pour travailler, ou ne serait-ce que réfléchir au roman. La journée du lundi s’est, elle, dilapidée en ménage encore, courses et travaux de bricolage, et le soir je gisais exténué à même le sol quand Clémence, à son retour du travail, est venue me féliciter en découvrant l’appartement dans un état de propreté immaculée, et doté qui plus est de nombreuses étagères remplies des victuailles que jusque-là nous entreposions sur le sol et dans le placard des toilettes. J’ai accueilli ses témoignages de reconnaissance d’un œil noir, puis, après un petit somme, je me suis relevé pour préparer le repas, et une demi-heure à peine après avoir terminé la vaisselle et passé un dernier coup de serpillère sur le lino, j’étais déjà au lit à dormir d’un sommeil de plomb, pendant que Clémence écoutait en sourdine un vieux film de Louis de Funès en riant aux éclats.

C’est un fait psychologique connu que les individus malades ayant besoin de soins dissimulent leur véritable caractère pour s’assurer l’aide d’autrui, et que ce n’est que depuis que Clémence s’est rétablie de sa dépression qu’elle dévoile enfin son vrai visage de potentat sans cœur. Il n’y a rien là de bien surprenant malheureusement, et plutôt que de me morfondre, je dois avant tout penser à trouver des solutions pratiques pour réussir, envers et contre tout, à atteindre le bonheur. Cette question de l’esclavagisme domestique auquel me contraint Clémence pose en effet un problème crucial, car le métier d’écrivain exige déjà une somme d’efforts considérables, de longues journées de travail ininterrompu, et si je dois être amené à m’occuper désormais des tâches du ménage, des courses et de l’entretien du logement, je ne sais pas sincèrement où je trouverai encore le temps d’écrire un roman. Me faudra-t-il travailler la nuit, comme à l’époque du CIRMEP ? Écrire en passant la serpillère ? Repasser le stylo à la main ? Acheter un dictaphone ? Embaucher un scribe au noir et lui dicter mes romans tout en plantant des clous ?

Je ne sais pas.

Il faut avant tout que je garde mon calme, et que je réfléchisse.

Par Francois Chabeuf - Publié dans : Journal d'un copiste
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Lundi 10 janvier 2011 1 10 /01 /Jan /2011 10:55

LA VIE À PARIS EST DANGEREUSE, MAIS JE FAIS L’ACQUISITION DE PLUSIEURS ARMES ET FINIS PAR ME FAIRE RESPECTER DANS LE QUARTIER. JE RÉUSSIS DONC, PEU À PEU, À M’ADAPTER. IL EST TEMPS MAINTENANT QUE JE ME REMETTE AU TRAVAIL, ET J’ENTAME LA RÉDACTION D’UN NOUVEAU ROMAN QUI S’ANNONCE PASSIONNANT. LES CALAMITÉS, MALHEUREUSEMENT, S’ABATTENT SUR MOI. JE RENCONTRE EFFECTIVEMENT DES DIFFICULTÉS TECHNIQUES INATTENDUES DANS LA RÉDACTION DU ROMAN, LIÉES À L’UTILISATION DE MON CERVEAU AINSI QU’À DES CONSIDÉRATIONS PUREMENT ÉTHIQUES. EN OUTRE, JE N’AI PRESQUE PLUS LE TEMPS D’ÉCRIRE, CAR CLÉMENCE, SOUS PRÉTEXTE QU’ELLE TRAVAILLE DÉSORMAIS 50 HEURES PAR SEMAINE, ME FORCE MAINTENANT À PARTICIPER QUOTIDIENNEMENT AUX TÂCHES DOMESTIQUES TELLES QUE MÉNAGE, CUISINE, ETC., COURT-CIRCUITANT AINSI LE CYCLE NATUREL DE L’INSPIRATION PROPRE AU TRAVAIL ARTISTIQUE, QUI EST UNE LIGNE CONTINUE QUE RIEN NE DOIT POUVOIR INTERROMPRE. MON ACTIVITÉ D’ARTISTE EST DONC MISE À MAL. C’EST UNE PÉRIODE DE CRISE, DE REMISES EN QUESTION, DE CHAMBOULEMENTS. C’EST DUR.

Par Francois Chabeuf - Publié dans : Journal d'un copiste
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Vendredi 7 janvier 2011 5 07 /01 /Jan /2011 11:25

Les calamités s’abattent sur moi les unes à la suite des autres. Alors que j’étais encore en train de me débattre, recroquevillé dans la baignoire pour faciliter la réflexion, avec les problèmes éthiques qui se posent à moi autour de l’écriture de mon nouveau roman, Clémence est venue me voir à la fin de son travail, et, s’asseyant sur le rebord, m’a dit qu’elle était très heureuse que je crée, mais que la situation avait beaucoup évolué pour elle et qu’elle aurait aimé parler avec moi des nouvelles conditions dans lesquelles nous étions désormais amenés à vivre elle et moi. Je lui ai demandé, inquiet, si elle avait l’intention de me couper les vivres, sous prétexte sans doute qu’elle gagnait maintenant deux fois plus d’argent, elle a eu un sourire peiné et m’a répondu que ce n’était pas ça, mais que cela avait bien à voir avec le fait qu’elle gagnait deux fois plus d’argent. J’ai froncé les sourcils et je lui ai demandé, tremblant, de cesser de me torturer et d’aller au cœur du problème. Elle a pris son inspiration, et, en me montrant à ses pieds devant la baignoire les canettes qui s’amoncelaient au milieu des épluchures de saucisson et des paquets éventrés de cacahouètes, puis, plus loin, en tendant le bras, mon manteau qui gisait dans l’entrée au milieu des sacs poubelles, et, enfin, en désignant d’un geste plus général l’ensemble de l’appartement, elle m’a dit que, jusqu’à notre arrivée à Paris, notre vie commune s’était déroulée dans une période où elle était au chômage, et que c’était très volontiers, ayant du temps libre, qu’elle s’était alors occupée des charges domestiques que représentaient le ménage, la cuisine, et l’entretien général du lieu de vie, et ce afin de ne pas contrarier mes recherches d’emploi auxquelles je consacrais beaucoup de temps et d’énergie. Mais maintenant, elle travaillait près de 50 heures par semaine et elle n’avait malheureusement plus le temps, ni la force, elle me l’avouait, de préparer à manger, faire la vaisselle et nettoyer l’appartement tous les soirs, après sa journée de travail. Elle pouvait s’en acquitter le week-end, si je voulais, mais, pour ce qui était de la semaine courante, elle aurait été très, très heureuse si j’avais pu participer moi aussi à ces tâches, dans les rares plages de temps libre que me laissait ma pratique intensive de l’écriture. Le néon de la salle de bains vrombissait, j’ai laissé passer un silence, puis je me suis levé dignement et, en sortant de la baignoire, je lui ai dit, les larmes aux yeux, que j’étais prêt, puisqu’elle me le demandait en arguant de sa supériorité financière, à faire la bonniche dans son appartement, mais qu’il fallait qu’elle ait conscience qu’en m’imposant cela, elle nuisait nécessairement - et donc sciemment - au développement de mon activité artistique qui malheureusement ne se pratiquait pas à des horaires de bureau mais au gré des mouvements de l’âme. Elle s’est mise à protester mais je l’ai interrompue d’une simple main tendue, les yeux fermés, et je lui ai assuré qu’il ne servait à rien d’insister et que je me plierais - une fois de plus - à sa décision unilatérale. Elle a eu un sourire triste et je suis parti aussitôt dans mon bureau, intérieurement désemparé par la tournure que prenait notre vie de couple.

Par Francois Chabeuf - Publié dans : Journal d'un copiste
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Jeudi 6 janvier 2011 4 06 /01 /Jan /2011 12:10

La journée d’aujourd’hui a été une journée noire, pleine de doutes et de remises en question. Je me suis attelé dès mon réveil à la rédaction de mon nouveau roman, et, après avoir tiré au sort à la pièce l’histoire du championnat département de football, j’ai ouvert une bière et je me suis installé face à mon cahier. Très rapidement, la salive s’est bloquée dans ma gorge, et j’ai eu beau m’acharner toute la matinée, après le déjeuner j’ai dû me rendre à l’évidence et me rabattre finalement sur l’autre histoire, celle de l’après-midi dansante dans les Vosges. En vain, car c’était bel et bien le même problème qui se posait à moi dans les deux cas : je ne me souvenais pas bien. En effet, la rédaction du premier roman ne m’avait posé aucun problème, parce que le repas de famille dont je parlais s’était déroulé à l’âge adulte, alors que j’avais 24 ou 25 ans. Or, les deux histoires que je me proposais de raconter pour le second roman remontent, elles, beaucoup plus loin en arrière, à l’époque de mes 9-10 ans, et - j’ai été atterré de le constater - ma mémoire me faisait défaut. J’ai réalisé, au fur et à mesure que je me mettais à écrire, qu’en définitive le souvenir que j’avais de ces évènements était beaucoup plus flou que ce que je pensais, et parsemé qui plus est de sombres taches d’oubli. Quels étaient les noms exacts des équipes que nous avions affrontées ? Quels avaient été les scores des rencontres ? Qui avait marqué ? Comment ? Je ne me souvenais pas de tout. Et le problème était le même pour l’autre histoire : sur quelles musiques exactement nous avait-on fait danser ? Quel était le prénom de l’animateur ? La couleur du pull de Carine le jour où je lui avais donné le bracelet trouvé dans le sac plastique au pied du téléphérique ? Je ne savais plus, et je me suis retrouvé dans l’impasse. Comment faire ? Je ne pouvais pas contacter tous les protagonistes de l’histoire pour qu’ils complètent mes souvenirs ! Devais-je inventer ? Il n’en était pas question évidemment, et j’ai dû hausser la voix, plein de colère, quand Clémence, alertée, a voulu me convaincre de prendre des libertés avec la réalité, en me disant  que la mémoire authentique n’existait pas et que toute mémoire était forcément reconstruction, etc. J’ai coupé court en frappant du plat de la main sur la table, puis j’ai dressé le doigt et je lui ai répondu qu’elle n’avait pas intérêt à remettre ça sur le tapis en essayant de me dominer intellectuellement avec des grandes phrases, et que ce n’était pas des pensées de philosophe qui allaient me faire changer d’avis. Je ne transigerais pas, je ne transigerais jamais : je n’étais pas un menteur et il était hors de question que quoi que ce soit dans mes livres ne soit pas authentique et VRAI. Je me suis arrêté une seconde car j’étais écarlate et la sueur me coulait dans les yeux, Clémence a baissé la tête, réprimant un sourire, puis m’a dit d’une voix douce que si j’étais fatigué, elle pouvait aussi très bien commander une pizza, comme ça je ne serais pas obligé de cuisiner. J’ai pris un long moment pour reprendre mon souffle, affalé dans mon fauteuil, puis j’ai hoché la tête et je lui ai dit, les yeux baissés, que j’étais d’accord pour la pizza.

Par Francois Chabeuf - Publié dans : Journal d'un copiste
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Le Journal d'un copiste

  • : Le Journal d’un copiste est un roman-feuilleton à durée indéterminée. Il est rédigé au jour le jour, sur des tables, dans des autobus, au bord des fleuves, sur les épaules des passants. Son héros est comme vous et moi: il n’est pas très aimable et il est de mauvaise foi.
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